Prélude – An 0

Je suis seul au milieu de la forêt de Petite Chaux. La nuit est tombée depuis quelques minutes. Coquette comme à son habitude, elle a mis pour sortir son plus beau manteau, d’un noir profond et dur, auquel elle a pris soin d’ajouter quelques millions d’étoiles pour être sûre d’attirer les regards. Il n’y a pas de nuage à l’horizon et la lune, blanche et gonflée de l’orgueil de celle qui se sait contemplée, me prête un peu de sa clarté pour me diriger à travers les branchages des grands hêtres qui peuplent cet endroit. L’atmosphère est envoutant, fantomatique. Mes pieds ne touchent plus terre, un équilibre parfait me submerge, je flotte.
Soudain, un bruit.
«  C’est très clairement un putain d’endroit pour faire le lancement de notre assoc’, j’approuve totalement l’idée de faire ça dans une grange paumée au milieu de la forêt et des putains de sangliers. En plus de ça, on va complètement faire une putain de vidéo de gros beaufs pour bien montrer à ces enfoirés de chevreuils qu’on chie très franchement sur leur terrain de jeu. »
Mes pieds reprennent contact avec le sol. Cette voix, cette façon de s’exprimer, cette pléthore d’adverbes et cette haine des hippies, ça ne peut être que lui. Yann Bonola, le charismatique chanteur de Misérable Putain, apparait à quelques mètres de moi, une bière dans une main et un impressionnant joint en véritable bois de houx à la commissure des lèvres.
Je m’approche prudemment, mais il bat en retraite. Une lumière perce au loin, puis quelques airs de musique chatouillent mes tympans. J’écarte la branche d’un buisson particulièrement touffu, et devant mes yeux écarquillés, une petite cahute remplie de sons perçants, de lueurs aveuglantes et d’humains dans un état d’ébriété certain, m’apparait.

Yann m’aperçoit au loin et devant ma mine ahurie, s’avance à ma rencontre. Après un salut chaleureux mais non moins virile, je lui demande ce qui se prépare dans cette grange perdue au plus profond de la campagne du Haut-Doubs.Avec un peu de chance, cette vieille bicoque est un hôtel de passe réhabilité.
« On fête les résultats du concours du fils Michaud, me confie-t-il. Et on en profite pour répéter un peu avec les copains, on est plusieurs à jouer dans des groupes. En fait, on est en train de monter une association ensemble. »
Je m’étonne de ses propos et le prie de m’en dire plus.
« On l’a appelé Rock, Nature et Distorsion. Au départ on était parti sur Résidus de vomi de sangliers, mais le père de Jules a pas voulu sous prétexte que ça décrivait pas assez bien le but de l’association. En fait, on a fait ça pour promouvoir les arts en général sur le secteur : musique, vidéos, spectacles en tout genre, galets peints, on s’est pas vraiment fixé de limites. Pour commencer, on est pas mal axé sur la musique, on projette de faire une première soirée-concert à la Gouille en septembre, le 27 exactement. Y aura les Horror Black Cab, les No Style Rocking et Clever Donkeys. Misérable Putain viendra surement se taper l’incruste, mais on le dit pas trop parce qu’y paraitrait qu’on fait peur aux gens. Et là du coup on se fait une petite répète, histoire d’être au top. Le mieux c’est que tu te joignes à nous et que tu nous redises ce que t’en penses ! ».
Après avoir accepté la mission et une bonne grosse 86 absinthe, j’entre dans l’arène.
L’endroit est très typé franc-comtois. De grandes poutres en bois brut s’entrecroisent devant les murs de planches. Au plafond, une belle charpente maintient le toit qui nous protège de la pluie qui commence à tomber mollement. Au sol, une magnifique dalle de béton comme on en coule souvent les dimanches matin chez son oncle, à grands coups de truelles et de pack de 33 Export. Je lève la tête pour faire le tour des invités, que je salue d’un timide geste de la main. Il y a du chevelu, du mal rasé, du sportif, de la punk, de la viande saoule et le fils Michaud, occupé à décapsuler des grosses canettes à mains nues. La soirée promet d’être bonne.

Un premier groupe est déjà en train de se produire sur scène : il s’agit des Crashed Seabirds. Ca chie, ça groove et ça swing à tout va. Les mecs se donnent. Ca balance la tête d’avant en arrière, ça fait tournoyer les baguettes dans tous les sens, ça se saigne les genoux en envoyant des gros powerslides comme en 40. Malheureusement pour eux, la grande majorité du public est accoudée à la buvette et ne semble pas vouloir s’en décrocher pour le moment. Chacun espère trouver dans l’ivresse de quoi passer cette soirée sans encombre. Les spectateurs s’enquillent dans l’espoir que l’alcool annihilera la douleur à venir dans les pogos qu’ils se préparent à affronter, les musiciens se déchirent les entrailles pour trouver l’inspiration, Michaud se verse des gros shots de vodka dans les yeux parce qu’il l’a bien mérité, et moi je me délecte d’un petit rouge limé, par respect des traditions de nos ancêtres.On a beau dire, mais ça sent quand même pas mal la couille par ici.
La musique s’est arrêtée. De l’autre côté de la salle, une voix s’élève, grave et accusatrice :
« Bon vindieu c’est bien sympa de jouer pour vous, bande de poivrots, mais y a un moment où qu’y faudrait p’tetre penser à tourner un peu, histoire qu’y nous reste un p’tit fond de bouteille à assécher, vu que nous autres aussi on voudrait bien se réchauffer un peu l’cœur. Et j’vais vous dire, ben ce moment, c’est en ce moment. »
Le Roux a parlé. Gilles a compris. C’est l’heure pour les No Style Rocking d’entrer en piste. Le temps pour les ingénieurs du son de faire les derniers réglages, et les voila qui balancent les premiers riffs. A la buvette, le public a finit de se charger. S’avançant comme un seul homme en direction de la scène, ils ne laissent derrière que des cadavres de bouteilles et les membres de Crashed Seabirds, occupés à essorer les planches à la recherche de quelques précieuses gouttes de nectar alcoolisé. Les guitares se mettent à entamer une mélodie hypnotique. La basse, lourde et bien grasse, nous secoue les tripes à chaque note qu’elle lâche dans la salle, la batterie se met en branle et vient caler tout ça dans une harmonie presque surnaturelle. Pour la seconde fois de la soirée, je suis en lévitation.

Heureusement, l’épaule gauche de Nono vient télescoper ma narine droite et me ramène instantanément à la raison. Ca y est, on entre dans le vif du sujet, les pogos sont lancés.Les guitaristes sont généralement les personnes les plus concentrées d’un groupe. Les bassistes et les batteurs, eux, passent leur temps à s’échanger des petits regards complices.
Les contacts sont durs, secs, ça pue la testostérone et les aisselles de mâle. Oh il n’y a pas que des bonhommes dans cette entremêlement d’épaules et de bras, les femmes sont là aussi. Et elles font mal. Tout le monde se donne à fond. Les musiciens grattent, pincent, frottent et frappent comme des enragés. Dans les pogos on rivalise d’ingéniosité pour placer les plus beaux vagrolls sans se faire marcher sur le front, tandis qu’à la buvette ça se castagne pour le dernier litron de rouge. Le fils Michaud, lui, se fait des rails de Gin recroquevillé dans un coin de la grange.
Mais ce concert n’est qu’une bataille. La guerre, elle, sera véritablement gagnée, ou perdue, seulement après la représentation de Misérable Putain. Calés derrière leurs instruments, ils scrutent le public d’un air de défi. A ce moment là, personne ne bronche. Tout le monde ici sait ce qui l’attend. La majorité d’entre nous a déjà beaucoup souffert durant les 2 premiers spectacles. Il faudra tout donner ici. Danse ou crève, c’est la dure loi du rock.

BLAM ! Moon effleure la première corde de sa gratte réglée à pleine patate et la moitié de la salle se retrouve déjà avec un tympan fêlé. Ils titubent. Ils savent qu’ils ne pourront pas survivre à ce concert avec un tel handicap, et pourtant ils restent. Ce sont des hommes. Et qui plus est, ils sont complètement bourrés. Jules est debout sur sa batterie, il ne tape pas : il démolit, il explose, il détruit. Moon l’imperturbable s’acharne sur son manche tel un parkinsonien hyperactif sous cocaïne, tandis que Yann tente comme il peut de retenir ses tripes alors qu’il vocifère dans son micro les superbes vers du grand Francky Vincent. J’ai du mal à comprendre ce qu’il se passe autour de moi. Je suis projeté dans tous les coins de la salle, mes côtes me brulent, mes jambes peinent à supporter mon poids, mais je reste debout. C’est alors que, comme pour mettre un terme plus rapide à ce pugilat orgastique, Bonola fait stopper la musique. Il a une idée.C’est de la triche, le petit en bleu derrière il prend de l’élan

« Wall of deaaaaaaaaath !!!! » entend-on résonner dans les enceintes. Les visages se crispent, on relève les blessés, on se sépare en deux non sans échanger un dernier geste de sympathie entre compagnons de guerre, et on scrute l’ennemi du regard. Bonola est au comble de l’excitation, ses yeux pétillent d’un mélange de cruauté, de malice et de joie. C’est un rêve de gosse qu’il réalise, et nous sommes ses jouets.On voit bien sur cette image, le flot de haine et de sadisme qui coule à grandes eaux dans les yeux du Bonola

La vibration de la Charleston résonne encore dans ma tête les nuits d’orage. C’est le dernier son dont je me souviens. Dehors, le fils Michaud est en train d’imbiber un tampon dans de l’alcool à 90°.
Je l’avais pressenti, c’était vraiment une bonne soirée.