Malpas Pasmal – an 0

La nuit est tombée depuis longtemps dans les rues du village. Quelques réverbères illuminent faiblement les routes étroites de la petite bourgade de Malpas, faisant scintiller les quelques millions de paillettes de glace qui les recouvrent. L’air est froid, pesant. Le genre qui s’engouffre dans vos fracs et qui vous pénètre les os, jusqu’à la moelle. Au loin, on aperçoit un chat de gouttière, une large queue noire se balançant frénétiquement dans toutes les directions. Il est assis, il ne bouge pas, il observe. Pourtant il n’y a rien à voir. Il est 3h00 du matin, et tout le monde dort maintenant. Tout le monde. A part Maurice peut-être. Mais ça va pas tarder.
 
Assis dans un fauteuil des plus volumineux, il regarde la Monique préparer son breuvage. Elle est belle la Monique. Elle a un peu pris du cul depuis quelques années, mais Maurice lui pardonne. Lui aussi a un peu forcit du cul. Et du bide aussi.
 
« Debleu la Monique, c’était vraiment une sacré soirée qu’celle là ! Viens voir t’asseoir, faut que j’te raconte tout de suite sinon j’vais pas en dormir d’la nuit je l’sens ! »
 
Monique, les yeux cernés par sa veille tardive, n’est pas d’humeur à contester. Elle s’approche du Maurice, pose sur la petite table en rotin deux tasses fumantes de café brulant, et se laisse tomber sur le divan.
 
« Qu’est ce que tu vas encore m’déblatérer ? Tu t’en es foutu plein la carafe avec tes copains de régiment, comme tous les soirs depuis bientôt 45 ans, et pis alors ? En quoi que ça m’intéresse moi ?
-Ah non ma p’tite dame. Ce soir c’était pas un soir comme les aut’soirs. Ca non !
 
Monique a de la peine à le croire. Elle le connait bien la Monique. 57 ans qu’elle lui repasse ses slips en coton, ça fait bien longtemps que le Maurice ne l’a plus surprise.
 
« J’vais t’dire, j’suis arrivé sur l’coup des vingt heures au bistrot là, à la Bande de l’Art. Bon, comme à l’habitude quoi. Sauf que direct en entrant, j’ai eu comme un choc !
-Comme un choc en entrant tu dis ? Avec tout l’pinard que tu t’es sifflé au souper, tu t’es encore bien pris la porte dans la gueule, lâche la Monique sans montrer une once de surprise dans le ton de sa voix.
-Mais non allons. C’était pas un choc comme ça, c’était plutôt un choc « pisscologique » comme on dit. Ecoute bien la Monique, j’l’ai ouverte cette satanée porte, et sans m’la prendre dans la gueule. Seulement quand j’ai levé les yeux d’la poignée, y avait d’la jeunesse partout dans la salle !
-Allons bon !
-Comme j’te dis ma vieille. Et y avait même des petites nanas ! Ah si j’avais eu vingt ans de moins…
-Ouais, plutôt 40…
 
Monique soufflait tranquillement sur son café, sans vraiment prêter attention au récit de son mari. Ce qui avait, bien sûr, pour effet de l’énerver. Ce qui était, bien entendu, fait exprès.
 
-J’arrive et je vois une p’tite pépette qui m’dit comme ça que c’est son association là, je sais plus bien son nom…bon enfin c’est eux qui organisaient la soirée au troquet quoi. Elle m’a expliqué un peu, c’est pas des trouffions ces p’tits gars là tu sais. Y font des soirées avec de la musique, des concerts et tout ces trucs de saltimbanque là, tu sais un peu comme y fait Patrick Sébastien le samedi soir sur Antenne 2. Mais bon là y prennent des artistes locaux. Pis des bars du coin, histoire de stimuler un peu not’bonne vieille campagne quoi. Y veulent faire d’autres trucs aussi mais j’ai pas tout écouté, j’irai voir sur l’internet, y z’ont un site où qu’y a tout marqué qui m’ont dit. Enfin on verra ça quand j’aurai réparé le modem quoi.

-Et combien qui t’ont demandé pour aller à une soirée comme ça hein ? T’as encore dépensé la moitié de ta pension j’suis sûre ! J’les connais moi les artistes, quand y font des concerts y sont bien gentils mais faut passer à la caisse avant quand même. Et c’est pas donné. Je sais s’que j’dis, la Marie-Ange elle est allée voir Franck Michael la semaine dernière avec sa cousine, 120€ à deux qu’elles ont du débourser ! Ah ça fait cher le kilo d’chanteur ça !

Autant Sophie est très forte en sanglier-tirelire en papier mâché, autant il lui reste des efforts à faire en chapeaux-ballons

Maurice attendait la question avec impatience. Et c’est avec un grand sourire, caché au deux tiers par une moustache brune toute ébouriffée, qu’il s’empressa de répondre.
-Mais pas un rond debleu ! C’était prix libre ! J’ai pas lâché un radis, tu m’as pris pour une truffe ou bien ? Bon par contre y a l’amicale des chasseurs qu’avait dû laisser une bien jolie tirelire en forme de sanglier sur une table, là tu m’connais, j’ai pas su résister, j’y ai glissé un petit billet. Y a des choses qui faut pas déconner avec.
-Ben voyons.
-Bon enfin bref, z’ont commencé les concerts sur le coup des…euh…21h-21h30. Attends voir. Oui j’étais à mon 6ème pont, ça doit être ça. Entre temps y a le Gégé et le Bernard qui sont arrivés. Bon, ben on s’est dit tant qu’à faire, autant aller voir ce qu’y donnent les jeunots. Ah ben on a pas été déçu. Ca a commencé avec 4 gaillards, les Crache-z-y… Crache-z-y Beurre… ah viens voir que je regarde le nom sur le dépliant. J’en ai pris un exprès parce qu’avec leurs noms à l’armoricaine là, je savais que j’arriverais pas à m’en souvenir. Et après ça fait la promotion du terroir. Avec un nom pareil. Non mais j’te jure…
 
Monique avait profité de cet intermède providentiel pour se servir une nouvelle tasse de café. Après 40 années de mariage, elle savait bien que le Maurice ne lui lâcherait pas la grappe avant d’avoir terminé sa sacrée histoire. Et le Maurice, quand y s’agissait de raconter des histoires, y savait prendre son temps. Ah ça, y avait d’autres moments où il était bien plus rapide le Maurice…
 

Crashed Seabirds ! Ah y est, j’ai retrouvé. Les Crashed Seabirds. Enfin moi j’arrive pas bien à prononcer, tu demanderas au Gégé, il est pas mauvais en rosbif depuis qu’il s’est mis à regarder les match de Premier League. Ah en tout cas c’était bien sympa comme musique. Du bon rock comme on aime par chez nous. Et le chanteur avec sa voix de crooner, je me suis revu au concert de Franck Sinatra en 72 tiens. Enfin c’était un peu plus pêchu là tout de même, le Bernard a voulu faire danser une petite mais au bout de deux minutes à peine il a du s’asseoir pour reprendre son souffle. Et un demi.

-Bernard il est comme toi, il veut pas accepter qu’il vieillit.

“Strangeeeeerz in ze naïte !”
-Vieux, nous ? s’insurgea Maurice, pointant sa tasse à café en direction de la Monique en signe de défi. Vieux, nous ? Attends voir la suite avant de commencer à creuser nos tombes, vieille aigrie ! Juste après on a eu le droit à un autre concert, encore des petits jeunes, et encore du bon rock de nos contrées. Les No Style Rocking, pour la prononciation c’est pareil t’iras voir le Nanard, mais tu peux prendre ton temps, il est pas près de sucer la gentiane par la racine celui-là, ah non !
 
Monique eut un petit rictus.
 
-Ah oui je me doute bien, le Bernard y préfère bien mieux la distiller que la sucer, la gentiane…

-Rigole ma poule, n’empêche qu’après son demi, il s’est relevé le Bernard, et il en a fait valser plus d’une au son des petits gars de No Style Rocking. C’est que ça t’entraine cette musique-là, j’en ai encore le coccyx qui grince tiens !

-J’t’avais pourtant bien dit de mettre ta gaine de maintien avant de sortir…

No Style Rocking, démolisseurs de gaines de maintiens depuis avril 2011

-Et tu me croiras ou pas, mais après on a vu un spectacle exotique ! Un magicien comique aborigène tout droit venu des montagnes péruviennes de Mouthe. Qu’est-ce qui sont marrants ces noirs, avec leur accent rigolo et leurs dents toutes blanches. On était plié avec les copains ! Et pas seulement nous, tout le monde s’est bien poilé dans la salle. C’était vraiment bien monté comme spectacle, on aurait dit au début que c’était improvisé mais en fait c’était fait exprès ! Le mec jouait tellement bien le mec qui fait semblant d’improviser qu’on a vraiment pensé jusqu’à la fin que le mec avait rien préparé. Mais bon, le Gégé il a demandé à un moment et c’est là qu’on a su que c’était fait exprès en fait. Putain, quel talent. Ah ben on a été obligé de refoutre une tournée pour s’en remettre, tiens.

[…] et la y en a une qui dit à l’autre : ben qu’est-ce qui s’passe aujourd’hui, tu pues de la chatte !? HAHAHA HAHAhaha haha, haaa…

Monique eut bien du mal à se remettre de cette dernière phrase. D’ordinaire, Maurice ne prenait pas la peine de se justifier quant à son alcoolisme latent. Elle le considéra quelques instants. Quelque chose avait changé en lui, cette petite étincelle au coin de l’œil, qui scintillait dans la lumière du néon blanc de la cuisine. Ca faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait plus vue cette jolie lueur. Combien de temps déjà ? Peut-être bien que la dernière fois ça remontait à la coupe du monde 98. Cela faisait 17 ans. Tout de même. 17 ans qu’il n’avait plus côtoyé le bonheur. Merde, quelle vie de chien.

 
-…et la l’autre y dit « c’était un vrai melting-pute » ! Hahaha, un « melting-pute, tu l’as la Monique ? Ho, tu m’écoutes dis ?
-Oh oui, excuse-moi Maurice, je m’étais paumée dans mes pensées…
-Ouais bon, je te racontais le spectacle mais t’as pas l’air emballée. De toute façon t’as jamais rien compris à l’art. Enfin bon, après ça on a eu droit au concert de Porno Diva. On a encore eu bien du mal à tenir en place avec les copains. Rôôô c’était bien comme tout ! Et le bassiste, un fou celui-là ! A un moment il s’est jeté dans la foule, la basse entre les dents, c’était pas croyable. Gégé a réussi à lui toucher le haut du crâne avec sa canne, il nous a juré que le jour où il changerait l’embout, il garderait l’ancien en souvenir. Y avait un de ces mondes en tout cas, on pouvait à peine poser un coude sur le bar ! Ah y zont des bons copains cette assoc’. Réussir à ramener autant de monde, j’te dis qu’ils sont bien soutenus !

-Ben tant mieux pour eux tiens. Ca nous change du comice ou du bal des pompiers ce genre de soirées-là. Bon aller, sur ce, moi j’vais au pieu.

En fait, la plupart était venu juste pour avoir la chance d’apercevoir Mitch, le bassiste de Porno Diva, à poil !

Monique avait commencé à se lever quand Maurice la rattrapa de justesse par un pan de sa blouse. Il la fixa dans les yeux, regroupant dans son regard toute l’autorité dont il était encore capable de faire preuve.
 
-Attends la Monique, faut que je te parle du dernier groupe quand même.
-Ah ben oui, ce serait dommage que j’aille me coucher sans avoir entendu parler du dernier groupe, soupira la Monique en levant des yeux découragés au ciel.
-C’était une surprise apparemment, parce qu’ils étaient pas notés sur le flyer qu’elle nous avait donné la dame à l’entrée, tu sais, celle dont je t’ai parlé, qui vendait aussi des tee-shirts au logo de l’association. 3 bonhommes qu’ils étaient. Ils nous ont dit leur nom et on a eu du mal à y croire avec les potes. Ca doit être ça qu’on appelle des « peuneques ». Des ponques. Des pinques. Enfin des fumistes quoi.
-Et c’était quoi ce fameux nom ?
Misérable Putain.
-Ah ouais quand même.

-Ils faisaient pas dans la dentelle ceux-là. Ronondidjiou ! On se serait cru dans les tranchées en 44 pendant un tir de canon de 88mm. Enfin du coup ce qu’il y avait de bien avec celui-la, c’est qu’on a pu débrancher les sonotones pour écouter la musique. C’est surprenant au début, mais on s’est laissé entrainer petit à petit. Mais bon, les gars du public ont commencé à se jeter les uns sur les autres, nous on a cru que c’était la bagarre, du coup on est retourné s’en descendre un petit en attendant que ça se calme quoi.

C’est rare de voir un public autant rempli d’amour et de bisous tout doux

-Et ben mon vieux quelle histoire !
-T’as vu ça hein! C’est fou non ?
-Ouais, comme tu dis le Maurice, c’est fou…

Monique le considéra une nouvelle fois. Son regard était fixé dans les yeux de son mari. Perçant. On aurait dit qu’elle cherchait à pénétrer dans sa tête pour y trouver quelque chose.

-Ben quoi ? fit le Maurice, inquiet.
-Ben rien mon gars, je la trouve effectivement vraiment folle ton histoire. Voir même un un peu trop pour être crédible si tu vois s’que j’veux dire…
-Tu dis que j’mens c’est ça ? Ou bien tu penses juste que je suis maboule ?
-Ben prouve moi le contraire tiens !
-Et une photo de moi avec les copains au bar, ça suffit à te rabattre le claquet ça ?


 -DEBLEU ! C’était donc vrai !