Le Passage – an 1

Le journalisme d’investigation, ce n’est pas un métier, c’est une façon de vivre. D’aucuns diraient même, un sacerdoce. Comme curé, ou PDG d’Air France. Sauf qu’on ne crée pas les scandales, on les révèle. On les débusque. On se plie en quatre à la recherche du scoop, avec toujours l’infime espoir au bout de la plume d’être à l’origine du prochain Watergate.

Moi aussi j’y croyais, au buzz interplanétaire. C’est pour ça que je suis allé me paumer un 12 septembre dans la forêt reculée de Petite Chaux. Oh, l’endroit m’était familier. C’est ici qu’un an auparavant, j’avais eu l’occasion déjà d’assister aux balbutiements de ce qui était amené à devenir la grande association Rock, Nature & Distorsion, dont plus personne n’ignore désormais l’existence dans tout le Haut-Doubs. Tout ça m’intriguait. Comment en à peine une année d’existence, ces petits gaillards nourris au houblon et au tabac bon marché avaient-ils pu acquérir une telle notoriété ? Il devait y avoir un truc. Il fallait que je le découvre.

Pour ce faire, j’avais besoin d’aide. Nono, mon fidèle assistant, avait répondu présent à mon appel. Pourtant la mission s’avérait on ne peut plus dangereuse. Ce soir, on infiltrerait le premier festival des RN&D, le Passage à l’an 1, monté tout spécialement pour célébrer le premier anniversaire de cette association. Ou devrais-je dire, de cette secte satanique aux relents franc-maçonniques post-pétainistes… Mais je reviendrai là-dessus tout à l’heure. Le récit qui va suivre relate au mieux les évènements auxquels j’ai pu être le témoin durant cette soirée.

Nono et moi avions réussi, à force de copinage et de techniques de persuasion plus ou moins orthodoxes, à nous faire embaucher en temps que barmen bénévoles à la buvette principale. Afin de nous rendre incognito, nous avons dû nous affubler de déguisements extrêmement élaborés. C’est ainsi que je me retrouvais littéralement tapi d’une épaisse couche de poils d’un noir plus profond qu’une nuit sans lune, assortie d’une barbe très dense recouvrant la quasi-totalité de mon visage. Nono, moins connu que moi dans la contrée, se contenta d’un faux ventre en polystyrène expansé lui donnant l’allure typique du fier chasseur des alpages comme on en rencontre souvent dans nos forêts. Afin de nous imprégner au mieux de nos personnages, nous sommes arrivés tôt dans la journée pour aider au montage des dernières petites bricoles, le tout sous une pluie battante. La communauté semble s’être agrandie, organisée, je dirais même professionnalisée : je repère plusieurs gaillards qui ne me paraissent pas être de la région. Après une petite enquête, j’apprends que ce sont des « amis » techniciens du spectacle venus donner un coup de main par « sympathie ». Mouais. De brefs échanges nous amènent rapidement Nono et moi à la même conclusion : à l’instar des scientologues et autres Illuminati, il semblerait que RN&D fasse usage de techniques de manipulation pour recruter toujours plus de fidèles. Nono se frotte les mains. Oui, cette fois c’est sûr, on est sur un gros coup, ça pue la secte à plein nez.

 

Ouais, juste deux-trois petites bricoles et on sera prêt pour accueillir tout le monde ce soir!

La pluie semble s’être arrêtée « comme par enchantement » juste après que le dernier des huit groupes se produisant ce soir ait fini ses balances. Il est clair que ce soi-disant miracle de la nature résulte d’un rituel satanique exécuté en cachette par l’un ou l’autre de ces musiciens barbus vêtus de sweat-shirts noirs imprimés d’images de cadavres en décomposition et autre zombie des enfers. Et ces noms de groupe : « Crashed seabirds », « Pornodiva », « Bordel Line », « Misérable Putain »… ça fleure la dépravation, ça suinte la perversion, ça empeste la débauche et l’obscénité… Il nous faut rester prudent, le danger est partout. Je vois Nono trembloter légèrement en servant une bière à notre premier client. Je le rassure aussitôt avec une grande gifle vide de toute animosité mais remplie de détermination et de doigts. Il faut absolument qu’il se reprenne. S’il craque, nous sommes fichus pour de bon.

 Les premiers groupes s’enchainent. En entrée, on nous sert du « Sophie & the bearded fisherwomen », puis du « No Style Rocking », du « Yad’ça », de l’ « Anachronism », et même un gros set de « Jäger Blaster » ! Merde, ça commence à swinguer sévère du côté de la scène. L’ambiance est plus que détendue. Ca joue, ça écoute, ça se dandine, tout le monde semble se prendre au jeu de la séduction que le dangereux groupuscule conspirationniste leur offre.

Une chose est sûre, Anachronism ils étaient pas venus pour jouer de la musette.

Au bar, nous sommes littéralement assiégés par une bande d’intarissables cinquantenaires qui enchainent les bières artisanales et les Ponts, tout aussi artisanaux, au rythme des basses. Nous n’avons pas une minute à nous. Une chaleur étouffante règne dans le bar. Enfin dans le chapiteau. Je commence à suffoquer sous mon déguisement. La musique m’enivre. Ou peut-être sont-ce les 6 verres de Pont offerts il y a 5 minutes par le gang des intombables grisonnants. Ma vue se brouille, j’ai besoin d’air frais. Dans un baroud d’honneur incroyable, je me saisi de mon cellulaire pour appeler du renfort. Ce bon vieux Cricri rapplique en moins de deux. Je me tire, j’étouffe.

 Je fais quelques pas pour m’éloigner de cet enfer ethylomusical, puis je vacille. Un arbre m’empêche de me ramasser lamentablement au sol. Le torse appuyé contre cette potence végétale que j’ai adopté désormais en tant que troisième jambe, je ferme un instant les yeux.

 « Ca va vieux ? »

Je lève la tête. Je ne sais pas ce qui me surprit le plus à cet instant. Était-ce la vision de ce bel éphèbe penché sur moi, tout de collant vêtu, un chapeau rouge fluorescent en guise de couvre-chef et recouvert en tout et pour tout d’un tee-shirt et d’une longue cape aux allures familières de couverture de survie ?

Les mecs de la sécurité, ils étaient pas là pour rigoler. Ou alors si. Ah si ils étaient surtout là pour ça en fait.

Non, ça n’était pas ça. Ce qui me prit aux tripes à ce moment, c’était ce qui se trouvait au second plan de l’image : le décor. Car oui, c’était bien un décor qui nous entourait ce soir. Un décor, pas un banal paysage champêtre, mais bien une scène, sublimée par mille artifices. Devant moi, des échoppes montées pour l’occasion semblaient jaillir de part et d’autre de l’obscurité, tels de petits ilots lumineux. Des dizaines de spots, perchés ça et là dans les grands arbres faisaient ressortir champs et forêts alentours des profondeurs de la nuit. Leurs lumières, blanches, bleues, jaunes, augmentaient les reliefs, tarissaient les contrastes, découpaient les ombres tels des katanas phosphorescents. C’était beau putain !

 « Frchhhhcrr…rschhhhchhhrcrxx…débordés, faut nouschfrchhhhchxrcrcrchhhh va pas tenir longfctrschhcpizzapeperonischhhhcccchcrrrrrrrr »

 Oh mon Dieu, c’est mon Talkie-Walkie ! Le bar ! Nono ! Cricri ! Impossible de savoir combien de temps je suis resté dans cet état semi-comatique. Ah les salauds, ils ont dû droguer les verres à grands coups de LSD ! La soumission par la drogue, le vieux coup éculé de la laisse chimique ! Comment ai-je pu être aussi dupe ?! Vite, je me précipite au bar, il faut que j’aille prévenir les autres, sans moi ils vont… 

 « Ben alors, qu’est ce tu foutais mec ?! On est overbooké ici, c’est la folie ! En plus t’as 4 verres de retard, c’est pas bon pour notre image de marque ça ! On est censé être des barmans cools, un peu de professionnalisme quoi, merde ! me balance le Cricri, remplissant une tournée de pont d’une main et s’en vidant une dans le gosier de l’autre.

 

 Bloody god damn de bordel de couille, j’arrive trop tard ! Ca y est, eux aussi, ils se sont fait avoir… Nous avons failli, j’ai failli, tout est ma faute. Dans un dernier élan de lucidité, je me résigne : il n’y a plus qu’une solution, se la coller en écoutant le set électro de Pada et remettre le bon sens à demain.

DJ Pada aux platines featuring MC La Bûche à l’éclairage plateau

Comme d’habitude, je m’écroule sous la tireuse quelques minutes avant le lever du soleil, la bave au coin des lèvres, inconscient, mais heureux.

 J’écris cet article plusieurs mois après cet évènement. 3 mois. 3 mois, c’est le temps qu’il m’aura fallu pour oser y repenser, faire le tri dans mes souvenirs et tirer des conclusions tout à fait objectives à cette aventure. Et ces conclusions ne sont pas pour m’arranger.

 Car non, désolé, pas de scoop pour vous, ni pour moi d’ailleurs. Rien de douteux, de clandestin ou d’illicite n’est arrivé ce soir là. RN&D ce n’est pas une secte. Non. C’est juste une bande de copains, qui font jouer des copains musiciens, aidés par des copains bénévoles, tout ça pour faire plaisir à des copains mélomanes et fêtards.

 

Alors si l’aventure te tente toi aussi, enfile ton plus beau veston et viens donc faire un tour chez les RN&D, ils t’aiment déjà…copain !