Mortegouille ! – an 0

-Hey gros Nounouch, tou me pach le sel ? Ma bacalhau est un peu fadach…

-Bien chour Léouch, le voilach !

 Voila plus de deux semaines et demie que Nono et moi parcourons le Portugal, tels des explorateurs des temps modernes, armés seulement d’un vieux Routard aux pages roussies par le soleil et de deux paires de tongs taille 44. Deux semaines et demie, c’est le temps qu’il nous aura fallu pour maitriser parfaitement cette difficile langue, aux accents chaleureux rappelant le chant de la morue par un soir de septembre. Nous sommes attablés dans un petit troquet lisboète, bercés par la voix suave d’une chanteuse de fado, un verre de vin rouge du Douro dans la main, une fourchette dans l’autre, et tout va bien. Et pourtant, j’ai cette sensation désagréable d’avoir oublié quelque chose d’important. En face de moi, Nono se débat avec un plat de palourdes des plus récalcitrantes.

-Ah vindiouch, elles se laissent pas faire les ribaudes ! Milliard de Dieu ! Gourgandines ! Bourses molles !

Je ris en écoutant ce brave Nono insulter ses coquillages en vieux français. C’est un garçon fort calme au demeurant, mais il lui arrive tout de même de s’énerver lorsqu’il se laisse dépasser par la situation. Et à chaque fois – je ne me l’explique pas – il se met à balancer des insultes tout droit sorties du moyen-âge. Je me gausse franchement.

 Puis je sursaute.

 « Insultes », « vieux français », « moyen-âge »… Oh morbleu ! Ce soir c’est la soirée de lancement de notre association et je suis à plus de 2000 kilomètres de l’évènement ! En plus je n’ai rien à me mettre…

 Ni une ni deux, je me mets en route. Deux bus, un métro, un avion et 2 heures de voitures plus tard, me voila devant la Gouille, là où tout doit commencer. J’ai dû laisser Nono à l’aéroport pour cause de coup de foudre inopiné avec une hôtesse d’accueil, mais ce petit imprévu mis à part, le voyage s’est déroulé sans incident. Et je ne suis même pas en retard, c’est à peine croyable.

 

La Gouille, un lieu qui fleure bon la campagne de chez nous

 Nous sommes donc le 27 septembre, il est 19h50. L’endroit est un bar situé dans la charmante bourgade d’Oye-et-Pallet (25), offrant une jolie terrasse avec vue sur le Doubs et la départementale 437. En entrant, je me rends compte que sous ses dehors de gros chalet rustique emmitouflé dans une nature campagnarde des plus florissante, se cache une décoration intérieure tout à fait atypique. A droite est encastré un imposant bar de chêne massif, où déjà sont accoudés une vingtaine de fiers gaillards. Sur la gauche, tout au fond, on aperçoit une scène où plusieurs ménestrels se préparent. Les murs de la taverne sont couverts de haches, d’épées, et d’armureries aux couleurs de la guilde sur lesquelles on peut lire en lettres capitales ces quelques mots : ROCK, NATURE ET DISTORSION.

 L’odeur du chili cuisiné par la taulière me fait frissoner la moustache. La soirée de lancement de l’association se fera sur le thème du moyen-âge, ce qui n’est pas pour déplaire aux gueux déjà présents qui, soucieux de respecter la thématique du soir, semblent avoir rapidement troqué leurs couverts pour déguster leur pitance à pleines mains, tout en prenant soin de se renverser de grandes rasades de bière sur leurs fracs. Un rapide tour d’horizon me permet de constater qu’une belle tripotée de manants a répondu présent à l’appel de la guilde.

 20h00. Les chansonniers de Clever Donkeys sont les premiers à se jeter dans la fosse aux lions. L’exercice est périlleux : devant eux s’avance dans une marche terrifiante une horde de vaillants lascars. Les restes de chili ne les intéressent plus. C’est désormais de musique qu’ils veulent se repaitre. De bonne musique. D’ailleurs, leurs yeux injectés de sang ne laissent aucun doute quant au sort qu’ils réserveront à ceux qui oseront leur servir de la soupe tiédasse là où eux réclament du bon rock bien saignant. Les 3 bonhommes de Clever Donkeys ne se laissent pas intimider : ce sont des pros. Ils offrent un set d’une impeccable justesse. Leur rock est posé avec soin, et progressivement, dans tous les recoins de l’auberge, on délaisse les chopes pour se presser autour de la scène. La tâche n’était pas aisée et pourtant ils ont réussi. Les lions ont été domptés, la soirée est lancée.

 21h30. Les Clever Donkeys ont laissé leur place à un troubadour courtaud, au teint curieusement foncé pour la région. Je m’approche et reconnais ce bon vieux Rampant, impeccable dans ce rôle de stimulateur de foule. Il harangue la meute de badauds, joue avec elle, la titille, l’énerve, agace sa patience, contrarie ses désirs, taquine sa soif de concert. Piquée au vif, elle ne tarde pas à répliquer. Les insultes fusent. « Va-t-en pissefroid ! », « Qu’on le pende par les bourses », « Le corniaud à l’échafaud ! ». En particulier, un groupe d’individus fardés de tissus sombres aux emblèmes funestes, présentant les mêmes visages blafards transpercés de part en part à divers endroits par des clous d’une longueur parfois inquiétante, semble prendre un sournois plaisir à manifester son mécontentement. Rampant est évacué en urgence sous les huées, la joue rougie par une gifle perdue, et un sourire de satisfaction aux lèvres. Les lions ont faim, c’est le moment d’envoyer.

 Les No Syle Rocking ne se font pas prier. Leurs mélodies, aux teintes faussement primitives, viennent se coller aux tympans pourtant déjà bien remplis de cérumen de l’auditoire. Leur stoner rock n’a jamais aussi bien porté son nom qu’en cette soirée. Les gueux sont là, les bras ballants et la gueule ouverte, se balançant de droite et de gauche, hypnotisés par les riffs implacables qui s’échappent des guitares électriques. Leurs pouls se calent sur le rythme de la grosse caisse, leurs corps ondulent instinctivement au son de la basse tels des serpents avinés. Un sourire niais s’affiche sur toutes les figures. Les lions sont charmés, il est temps de les combler.

 

Barbush, le batteur des No Style Rocking, en plein délire mystique 

 22h50. Le collectif a prévu une petite surprise. Rampant, revenu de l’infirmerie qui pour des raisons de budget limité a dû être annexée au bar, prie tout le monde de s’asseoir afin de profiter pleinement de ce qui va suivre. Après qu’on ait largement insulté ses géniteurs et ridiculisé son appareil génital à travers des injures ma foi fort imaginatives mais bien peu subtiles, la salle se plie aux exigences du barde au teint hâlé. On assiste alors à la toute première création audiovisuelle de la guilde. On y raconte la genèse de la confrérie, l’histoire derrière l’histoire, l’origine de la création dont seuls les francs-maçons pouvaient jusqu’alors se vanter de connaitre les tenants et les aboutissants. C’est drôle, c’est beau, ça suinte le terroir et la baston, bref, ça plait. Dans l’assemblée on applaudit, on siffle, on apprécie et on salue bien bas l’ouvrage présenté.

 23h00. A l’intérieur de la pièce, les esprits commencent à s’échauffer. Un mélange de bière, de crachats et de sueur recouvre maintenant le sol. Cette patinoire crasseuse rend tout déplacement très périlleux. Pourtant il faut se rendre à nouveau devant le plateau, car c’est au tour d’Horror Black Cab d’affronter la fureur des souillards de la Gouille. A l’instar de leurs compagnons de galère, ils se sortent du traquenard sans présenter le moindre signe de faiblesse. La vibration des instruments dans l’air fait entrer les corps en résonnance, qui, enivrées de cette musique mêlant punk, rock et métal eurythmique, commencent à se jeter les uns contre les autres. L’unique interprète féminine de la soirée, par sa voix haute et puissante, vient sublimer l’instant. Les vitres se parent d’épaisses couches de buées, les corps sont brûlant, ils fument, ils se consument, et l’odeur qui s’en réchappe est suffocante, si bien que le bassiste manque de tourner de l’œil à plusieurs reprises. Les lions sont déchaînés, il va falloir les achever.

Juste un petit vagroll en l’honneur d’Horror Black Cab avant d’attaquer

00h00. La lutte a été terrible. Peu sont ceux qui peuvent se vanter d’y avoir survécu. Même le fier ménestrel donne des signes de faiblesse, proférant des paroles incompréhensible en direction de la foule, les bras levés en signe de défi. Son visage a perdu ses beaux reflets cuivrés, ne laissant à la place qu’une figure livide aux allures de fantôme. On essaie de l’évacuer de l’estrade mais son équilibre précaire, entravé par un excès évident de cervoise, l’entraîne lourdement vers les bas-fonds de la fosse. Sur le sol, du sang s’est mêlé aux diverses secrétions. C’est une bonne chose, s’il sèche assez rapidement, il le rendra peut-être un peu moins glissant. Le petit groupe de provocateurs, pourtant si fier il y a peu, s’est rassemblé contre les murs pour y trouver un soutien. C’est cet instant que choisit Misérable Putain pour balancer sa première compo. Les corps se redressent, les regards se troublent, les cerveaux se vident : c’est désormais l’instinct seul, primaire, bestial, qui guide les corps vers le devant de la scène. Un sublime flot de violence musicale, accentué par des instruments aux sonorités délicieusement agressives, vient submerger les quelques enfants de pourceaux encore debout.

Et là tu lèves la tête, et tu te rends compte que c’est le patron du bistrot qui a pris le relais au micro. Normal.

01h30. Je me relève. Mes sens sont confus. J’aperçois sous une table quelques corps effondrés. Les lumières se rallument et brûlent mes pupilles beaucoup trop dilatées. Dans le fond, le patron vocifère des ritournelles qui semblent sortir du plus profond de ses tripes. La tête me tourne, mais je me force à regarder autour de moi: c’en est fini, le combat est terminé, les guerriers sont à terre.

 Les lions sont morts, vive les lions.