Audition d’hiver 2 – An 1

Fallait-il être présent à dernière soirée Rock Nature & Distorsion?
Bim ! La question explose sur l’écran de mon ordinateur tel le gros intestin d’un hérisson sous les roues d’un Hummer lancé à plus de 160 sur nos jolies routes de campagne. Comme à chaque soirée organisée par l’association, je me laisse les traditionnels six mois de carence nécessaires à mon cerveau pour se reconstituer entièrement. Cette fois-ci, c’en est fini de mes reportages qui se terminent la gueule en vrac sous une tireuse crasseuse. Cette fois-ci, je garde mon honneur. Et encore mieux : cette fois-ci j’élève le niveau de mes reportages pour atteindre des sommets de qualité que seuls quelques génies du journalisme tels J-P Pernaut ou J-M. Morandini ont pu côtoyer jusqu’alors. Cette fois-ci, je me lance dans une enquête sur le terrain, avec à la clé du scoop, du buzz, du sensationnel, bref, du reportage bankable comme on dit à Wall Street.

Il est un peu moins de 20 heures lorsque je débarque au bistrot de la Bande de l’Art, 373 rue Principale, 25160 Malpas. L’endroit m’est familier puisqu’à la même époque l’an dernier je m’y trouvais déjà, couvrant fièrement les premiers balbutiements de l’association RN&D qui réalisait à l’époque une de ses soirées intitulée sobrement « Audition d’Hiver n°1 ». Me voila donc à la seconde édition, tout aussi sobrement intitulée « Audition d’Hiver n°2 ». L’équipe de RN&D est déjà sur place depuis plusieurs heures. Dans la salle principale, je reconnais les musiciens franco-suisses de Papertank qui balancent les derniers réglages. Ou qui règlent les dernières balances, je ne suis plus très sûr.

« Les balances ont pris un peu plus de temps que prévu, on a une petite demi-heure de retard », me confie Jules, le président de l’association également technicien-son, bassiste, batteur, web designer, graphiste et, me rapporte-t-on, qui ne se défend pas trop mal non plus au ski de fond et au tricot sur laine naturelle. Une demi-heure de retard, ça n’a rien d’étonnant, ni de réellement problématique. De toute façon, le public aussi est en retard (pourtant on avait dit vingt heures, merde !). Si même les spectateurs ne sont plus à l’heure, où va le monde, je vous le demande ? Enfin bref. Je distingue au loin l’ami Rampant, accoudé mollement au comptoir en chêne massif, et m’approche doucement de sa carcasse bruni par le soleil des alpages meuthiards. Quelque chose cloche : il me semble troublé, agité, différent.

« J’ai préparé des petits textes pour présenter les groupes de ce soir. J’espère que ça va bien se passer… J’ai mis tout mon cœur et une bouteille de whisky dans ces textes debleu, pourvu que le public soit réceptif…». Je le rassure autant que possible, je sais qu’il y arrivera. Pour l’aider, je lui dis de faire appel à ses ancêtres malgaches, parce que j’ai vu un très beau documentaire sur la Malgachie la semaine dernière sur TF1 et je sais qu’en sacrifiant un poulet ou deux, il pourra faire appel aux pouvoirs des anciens. Mon bon conseil ne semble pas l’atteindre : il me frappe au visage en me traitant de raciste ignare et s’en retourne dans sa loge, discrètement établie dans le cagibi derrière les cuisines. Étrange, aurais-je bafoué l’un de ses dieux en parlant ainsi ? Je me dis que je devrais regarder à nouveau cet épatant documentaire pour y trouver une réponse, et rejoins Sophie qui accueille les premiers spectateurs avec son plus beau sourire. Et ils vous le diront tous, elle a un très beau sourire.



Parce que RND, c’est aussi du brassage multigénérationnel comme on les aime!

« J’étais déjà venu l’an dernier, et j’avais vraiment apprécié, donc je reviens, c’est aussi simple que ça ! ». Voici en quelques mots la déclaration du premier badaud que j’interroge. Cette gentillesse gratuite me laisse sur ma faim, je dois creuser un peu plus.

-Très bien cher monsieur. Il paraitrait également que les groupes qui se produisent ce soir sont de très bonne qualité, qu’en pensez-vous ?
-Oui effectivement, les groupes qui vont jouer sont de très bonne qualité ce soir ! Je ne les connais pas tous mais j’ai écouté quelques morceaux sur le site de RN&D, ça promet !
-Hmmm, et il paraitrait également que l’ambiance des soirées est vraiment agréable, qu’en dites-vous ?
-Ah oui, l’ambiance est excellente ! Il y a toujours un petit plus dans les soirées RN&D. L’an dernier on a eu droit à un magicien comique, c’était très sympa ! Je me demande ce qu’ils nous ont préparé cette année…
-Oui très bien… Et l’accueil est toujours chaleureux aussi non ?
-Ah oui, l’accueil est toujours vraiment cool, on…
-AAAHHHH perdu ! lui criai-je victorieusement à la gueule, j’ai pas dit « il paraitrait également que » !
-Haha, l’enfoiré !*, se marre-t-il, un peu déçu tout de même de s’être fait piéger ainsi.
Bon joueur, le quidam me propose une petite bière pour récompenser mes facéties. Je refuse, évidemment. Ce soir, je l’ai dit, je reste digne. Pour ne pas trop penser à l’appel vicieux et terriblement tentant de l’alcool, je décide de me rapprocher des concerts.



Debleu, ils auraient pu mettre des écrans géants, on y voit rien d’ici!

Après quelques coups d’épaule bien placés, c’est-à-dire dans la gueule, je me retrouve nez-à-enceinte avec la scène. L’ambiance ici est incroyable. Les gaillards de Paper Tank déroulent leur punk rock devant un public enchanté, qui manifeste sa joie en sautillant dans tous les sens. S’en suivent les amis helvètes de Them Stones, qui, avec leur rock stoner aux accents grunge, ne font qu’exciter encore plus une foule qui semblait déjà au comble du ravissement. Puis c’est la pause, le changement de plateau, et le temps pour moi d’aller fouiner dans les loges à la recherche de mon scoop.
« Un peu mon vieux qu’on est bien content d’être là, me confie Seb, l’un des chanteurs d’Assign Fate. On joue avec des copains, chez les copains, et pour les copains, et en plus on nous abreuve à grands coup de godets de bière pour faire ça, si c’est pas le paradis, ça y ressemble en tout cas !
-Haha, ris-je, effectivement dis comme ça, ça à l’air pas mal.
– C’est le top mon gars ! Et j’aime bien ce qu’il se passe ici. C’est beau quand même : on est en plein hiver, dans un bistrot d’un petit patelin, et pourtant beaucoup de monde s’est motivé pour venir passer la soirée avec nous, c’est génial ! ».
À mon grand étonnement, Seb m’apparait comme l’incarnation de la joie et de l’optimisme. Depuis que l’on a commencé l’interview, un énorme sourire n’a pas cessé de lui égayer le visage. Il me parle comme si l’on était des amis de longues dates, me tapant dans le dos pour cloturer chacune de ses phrases, riant à pleines dents dès que l’occasion se présente. Je me risque à lui poser une question. LA question.
« – Tu sais Seb (oui je tutoie les stars, c’est un des privilèges qu’on obtient lorsqu’on devient une pointure du journalisme d’investigation), tu sais Seb, les gens pensent que vous, les metalleux, n’êtes que des brutes avinées adoratrices du grand Satan, alors qu’en fait je me rends compte que vous avez aussi de l’humour. Vous êtes comme nous en fait !
-Ha, tout ce qu’on raconte sur les amateurs de rock un peu « dark » est loin d’être vrai. Ce sont des mythes qui se sont amplifiés au fil du temps, des racontards. Parfois ça en devient presque drôle ! Tiens par exemple, pas plus tard qu’y a pas longtemps, j’ai entendu un gars dire à la télé que les gens qui écoutaient du death metal sacrifiaient couramment des vierges avant de brûler leurs corps au fond des bois les soirs de pleine lune ! Hahaha !
– Ha oui, haha effectivement, j’ai entendu parler de ces histoires. Alors c’est faux ?
-Mais évidemment que tout est faux, on n’est pas des bêtes : une fois qu’on les a sacrifiées on les enterre et on met une petite couronne de fleurs dessus. C’est le problème avec les gens : ils ne peuvent pas s’empêcher de déformer et d’amplifier tout ce qu’on leur raconte pour se rendre intéressants !
– Haha, oui c’est vrai ça, ah les cons ! retorqué-je en me retirant lentement de sa loge en prenant bien soin de ne pas le quitter des yeux…



Rien de tel que de s’étaler dans son public chéri pour se détendre un peu au milieu d’une chanson

Malgré leurs mœurs discutables, les gaillards d’Assign Fate ne ménagent pas leurs efforts pour nous envoyer un concert monstrueux, le tout devant un public pourtant déjà acquis. Une fois de plus, la soirée se déroule sans accrocs. Les visages que je regarde passer la porte d’entrée, enfin la porte de sortie désormais, me semblent tous exprimer un air ravi.

Il est maintenant 2h00 du matin, je hisse ma carcasse sur le premier tabouret de comptoir venu, fatigué, mais heureux.
« Tu vois mon vieux Tom-Tom, me confié-je à l’ami Thomas, je n’ai pas eu le scoop que j’étais venu chercher, et pourtant je ne suis pas malheureux. Non, bien au contraire !
-Ah ? me lâche-t-il en feignant de s’intéresser à mon cas, en bon camarade qu’il est.
-Oui parfaitement ! Et tu te demandes pourquoi n’est-ce pas ?
-Non.
-Et bien je vais te dire pourquoi : parce que la soirée fut tellement bonne qu’elle m’en a fait oublier ce pourquoi j’étais venu. Et en plus, j’ai pas bu une seule goutte d’alcool, je vais pouvoir rentrer chez moi sereinement et graver au marbre cette belle victoire sur moi-même !
-Euuuuh, Jules ne t’a pas prévenu ?
-Plait-il ?
-La patronne nous a offert la fin des fûts. Elle compte sur nous pour terminer tout ça avant de partir, elle a déjà passé commande pour les prochains. Et le pire dans tout ça, c’est qu’on est plus que trois.
-…
Et merde.
*Cette blague est directement inspirée de l’excellent album de Fabcaro intitulé « Zaï zaï zaï zaï », dont la lecture, que je vous recommande vivement, vous produira quasiment autant de plaisir qu’une bonne soirée RN&D !