Le Passage à l’An 3

3 jours ont passé. Mes doigts, jusqu’ici couverts d’engelures rougeâtres et gonflées, commencent à reprendre leur dextérité originelle. Je ne vide plus que deux paquets de mouchoirs par heure, mes frissons autrefois frénétiques se limitent désormais à quelques spasmes épidermiques, et mon cerveau et mon estomac ont à peu près évacué les derniers résidus d’alcool parasites. Même les acouphènes ont disparu, c’est vous dire comme je me sens bien.

Je peux donc l’affirmer haut et fort : j’ai survécu au Passage à l’An 3.

Tous ne peuvent pas en dire autant. Au petit matin, entre les tas de viande saoule éparpillés çà et là, les corps congelés qu’il a fallu décoller du bar au pied de biche et les quelques-uns portés disparus, il a été nécessaire de prévenir pas mal de familles. Mais avec RN&D, on ne passe pas à l’année suivante si on n’a pas l’âme d’un vrai gaillard. Certes ce n’est pas donné à tout le monde. Certes cela nécessite du temps, de la volonté, du cran et de la passion. Pour ceux qui voudraient tenter l’aventure l’année prochaine, laissez-moi revenir sur ce qu’il s’est passé pour vous éviter de débarquer en sifflotant les mains dans les poches de votre short mauve trop court de hipster le soir fatidique.

Tout a commencé une semaine avant le grand soir. La météo avait été quelque peu capricieuse mais entre 2 averses de grêle de fin d’été, 3 giboulées de mars un peu tardives et 2 tempêtes de neige un poil en en avance, l’équipe technique, composée exclusivement d’anciens tolards, de tolards en plein TIG, et à n’en point douter, de tolards en devenir, avait réussi à nous monter un site encore plus époustouflant que les autres années. Pour réussir un tel miracle, il leur a fallu passer outre les éléments, braver le stress et la pression, rire au nez et à la barbe de l’épuisement, usant de subterfuges, d’ingéniosité, de trucs et astuces, ainsi que d’une énorme quantité d’amphétamines et autres dérivées de phénéthylamine vendus en libre-service dans les magasins de surplus du Tour de France. Enfin c’est ce qu’on m’a raconté lorsque je suis arrivé d’un pas nonchalant le samedi soir, pour assister à mon 3éme « Passage » aux côtés de l’association RN&D.

Une belle bande de voyous j’vous dis !

Comme à son habitude, RN&D avait vu les choses en grand : spots camouflés dans chaque recoin, lumières rasantes pour sublimer la moindre petite feuille qui oserait déborder des grands arbres délimitant le site, décor humant bon le sanglier desséché et les animaux morts, sans oublier le magnifique « salon de toilettes » en bois véritable pour le plaisir de toutes les vessies du canton. À peine arrivé sur le site, un mélange de saveurs vient percuter mes narines délicates. Ça sent la bouillie de houblon artisanale, ça fleure le frometon et les oignons rissolés, ça renifle la fumée de résineux fraichement embrasés, et ça pue un peu des dessous de bras mais ça c’est parce que j’ai des glandes sudoripares très développées, et de toute façon je vous emmerde. Je prends une bonne grosse bouffée et grave dans ma mémoire l’empreinte de ces effluves envoutants. Puis je me lance dans l’arène, le cœur chaud et les pieds gelés.

“Abandonnez tout espoir, vous qui entrez”

Car oui, il doit faire un bon -2°C, avec un ressenti à -22°C, et je reste poli. En observant attentivement mes compères, je me rends compte que je ne suis pas le seul à me peler les roubignoles, réduites à l’état de petits raisins secs tous rabougris, comme ceux que l’on trouve dans la glace rhum-raisin par exemple. Ça saute sur place, ça se frappe frénétiquement les épaules, ça se colle aux braseros prévus pour l’occasion, ça s’enduit de margarine 100% matières grasses, et pourtant, ça continue à picoler de la bière à 2°C comme si c’était du thé bien chaud. Remarquez, une bière à 2°C quand il fait -22°C, on pourrait penser que ça réchauffe, mais en fait pas tant. Disons que ça empêche les quelques doigts qui osent s’aventurer en dehors des poches réchauffées par les vapeurs de slips sales de geler, mais guère plus.

Décidément, les hommes et les femmes qui vivent dans ces régions ont la peau bien dure. Ou alors ils sont simplement alcooliques, je n’ai pas encore bien tranché la question. Je quitte mes études sociologiques pour me réfugier devant la scène principale. Le public m’aspire en son sein comme un Flamby dans l’orifice buccal et malodorant d’un collégien pré pubère. Je suis bousculé, chahuté dans tous les sens, je me fracasse contre les corps chauds de mes congénères dont les carcasses se désarticulent au rythme imposé par de robustes musiciens plus chevelus les uns que les autres. Les accords lourds et graves font résonner mes tripes. Le décor tourbillonne devant mes yeux : des têtes de sangliers s’agitent autour de moi, la succession des couleurs fluorescentes jaillissant des énormes projecteurs m’emporte en plein extase psychédélique, la fumée qui s’échappe d’une fabuleuse Fog Machine (comprenez « machine à fumée » en bon français, ou encore « l’machin qui fout d’la fumée partout » en bon franc-comtois) me plonge dans mon moi-intérieur : ça y est, je renais ! Non je déconne, en fait je suis juste allé vomir parce que j’avais la tête qui tournait à cause de l’importante et non moins déconseillée quantité d’alcool absorbée en compagnie de ce bon vieux Nono, tenancier aguerri du bar de la scène couverte de père en fils depuis septembre 2015.

Vous pourrez effectivement constater sur l’image que ça chahute un poil dans le public

Afin de me remettre rapidement de mes émotions, je m’enchaine le combo parfait « morbiflette-bière-crêpe au suc’-bière-bière » et finis par une petite bière au coin d’une bûche en flammes avec l’un des organisateurs de la soirée. Cet homme, dont je tairais le nom pour des raisons évidentes de confidentialité, mais qu’on appellera « Tom-Tom la boucanière » (cherchez dans le dico, vous allez voir c’est rigolo), me confie entre deux théories complotistes glanées la veille au soir dans les bas-fonds des internets : « On se pèle méchamment les roupettes (j’ai changé exprès le mot ici pour ne pas dire « couilles ». Ah merde.), et pourtant on n’a jamais eu autant de monde à notre évènement. J’imagine même pas ce qu’est-ce que ça aurait donné si qu’il aurait fait beau (oui Tom-Tom a des difficultés avec la langue française, mais il s’exprime surtout à travers sa guitare, avec laquelle parait-il il n’a jamais fait ne serait-ce qu’une toute petite faute d’accords). Mais ça mon gars, je vais te dire, c’est passque les gens ils sont super sympas, pis les musiciens y font de la musique franchement, vachement bien, pis les bénévoles y nous aident super trop alors qu’y sont même pas payés, ces cons, puisqu’y sont bénévoles, et que de toute manière gnefrefregniiii… ». À mon grand dam, Tom-Tom vient de s’écrouler la tête la première contre la bûche dont les flammes avaient heureusement gelées quelques minutes auparavant. Après avoir bien regardé à droite et à gauche, je le déleste de sa bière gardée encore intacte malgré la chute, et c’est à ce genre de détails qu’on reconnait les grands hommes, et me dirige, comblé et satisfait du bilan de ma soirée, en direction de ma tente pour un repos bien mérité.

Des cheveux longs et une Fog Machine, qu’est-ce qu’il vous faut de plus ?

Après avoir uriné sur la fermeture éclair, je m’enfouis sous le corps encore fumant de Nono, qui, je le reconnais à sa façon de faire trembler les fines parois de notre abri synthétique, a également réussi avec un franc succès, son Passage à l’An 3.